La signification tabou du regard de Juliette Lewis
La scène finale du film Les Nerfs à vif avec la caméra fixée sur les yeux de Juliette Lewis est très souvent incomprise ou mal comprise alors qu’elle s’avère pourtant essentielle ! L’explication de la fin du film Les Nerfs à vif permet de lever des doutes et d’envisager ce qui semble inenvisageable sur la signification du regard de Juliette Lewis. Attention : ces explications sur Les Nerfs à vif sont destinées à un public averti !
L’histoire de Les Nerfs à vif est un pur exemple de thriller psychologique américain qui a su se réinventer au fil des époques à travers la littérature, le cinéma, puis son adaptation en série télévisée. Le roman noir The Executioners de John D. MacDonald publié en 1957 aux États-Unis puis en France sous le titre Un Monstre à abattre pose les bases de l’intrigue : Max Cady, un criminel sadique et lettré, sort de prison après avoir purgé une peine pour viol en décidant de traquer l’avocat Sam Bowden dont le témoignage l’avait envoyé derrière les barreaux. Le roman The Executioners est adapté pour la première fois sur grand écran par le réalisateur J. Lee Thompson en 1962 sous le titre de Cape Fear en référence à un fleuve et un cap de Caroline du Nord où se déroule le climax mais le film distribué en France ne tiendra pas compte de cette particularité géographique en étant retitré Les Nerfs à vif. À cause de la censure de l’époque, le tristement célèbre code Hays, le mot « viol » ne pouvait pas être prononcé mais la menace sexuelle que Max Cady faisait peser sur l’épouse et la fille de Sam Bowden restait extrêmement palpable et audacieuse pour les années 1960. Trente ans plus tard, en 1991, le réalisateur Martin Scorsese reprend l’histoire sous l’impulsion de Steven Spielberg qui devait initialement réaliser le film Cape Fear, en français Les Nerfs à vif. Martin Scorsese décide de transformer le thriller en un film d’angoisse baroque, viscéral, sexuel et profondément psychologique. Contrairement au film Les Nerfs à vif de 1962 où la famille Bowden était parfaite, le remake de Martin Scorsese insuffle une immense dose d’hypocrisie bourgeoise. L’avocat Sam Bowden a délibérément caché un rapport sexuel qui aurait pu alléger la peine de Max Cady lors de son procès, franchissant une ligne rouge éthique. Le couple Bowden bat de l’aile, et leur fille Danielle Bowden interprétée par Juliette Lewis affirme sa sensualité adolescente. Le regard de Juliette Lewis à la fin du film Les Nerfs à vif a marqué à jamais une génération de spectatrices et de spectateurs tant il est chargé de possibles tabous !
Toutes les eaux de l’océan ne suffiraient pas à laver ce sang
La fin du film Les Nerfs à vif s’affirme d’abord très physiquement avec la confrontation mortelle qui se déroule sur un bateau en perdition au milieu d’une tempête sur le fleuve Cape Fear. Max Cady interprétée par Robert De Niro érigé en bras armé d’une justice vengeresse est déterminé à tuer Sam Bowden interprété par Nick Nolte. Leigh et Danielle, la femme et la fille de Sam Bowden, sont à bord de l’embarcation bousculée par la rage des flots et la folie de Max Cady. Leigh Bowden interprétée par Jessica Lange et Danielle Bowden interprétée par Juliette Lewis sautent du bateau à la dérive en se jetant dans le fleuve en furie. Sam Bowden se retrouve face à Max Cady en échappant à ses coups de feu et en pouvant lui menotter une cheville à une rambarde intérieure du bateau qui est très rapidement fracassé par le fleuve déchainé. Sur la rive, Sam et Max se battent avec des pierres jusqu’à ce que Sam soit sur le point d’écraser la tête de Max sous une énorme pierre quand les restes du bateau sont arrachés du rivage par une vague plus importante que les autres. Max Cody est emporté par le courant, enchaîné par la cheville à l’épave du bateau qui coule, tout en continuant à psalmodier des paroles mystiques en glossolalie. Avant d’être englouti par les eaux, le criminel consacre ses derniers instants à fixer droit dans les yeux Sam Bowden ! Juste après la disparition de Max Cady, Sam Bowden regarde ses mains couvertes de sang et de boue. Sam tente alors de les laver avec l’eau du fleuve dans un moment tragique faisant clairement référence à Macbeth « Toutes les eaux de l’océan ne suffiraient pas à laver ce sang ». Sam Bowden a survécu mais il a perdu son innocence morale car, pour vaincre le monstre, il a dû agir comme un monstre !
Si l’on s’accroche au passé, on meurt un peu chaque jour
À la fin du film Les Nerfs à vif, Sam, Leigh et Dannielle se retrouvent sur la rive, couverts de boue, prostrés, blottis, en état de choc. Max Cady a échoué à les détruire physiquement, mais il a réussi son pari psychologique car la famille idéale et bourgeoise des Bowden est brisée à jamais ! La caméra de Martin Scorsese commence à se rapprocher du visage de Juliette Lewis qui prononce en voix off « Still, things won’t ever be the way they were before he came. But that’s alright because if you hang onto the past, you die a little every day. And for myself, I know I’d rather live » dont la traduction française fidèle est « Pourtant, les choses ne seront plus jamais comme avant son arrivée. Mais ce n’est pas grave, car si l’on s’accroche au passé, on meurt un peu chaque jour. Et pour ma part, je sais que je préfère vivre ». La caméra de Martin Scorsese continue de se rapprocher des yeux de Juliette Lewis, l’image se fige, les couleurs s’inversent, le visage immobilisé vire au rouge, le début d’une musique stressante retentit !
Cette rédemption a un prix terrible
Le regard de Juliette Lewis est l’un des plans les plus puissants du cinéma de Martin Scorsese car il marque la fin de l’adolescence de Danielle Bowden. La jolie Danielle commence le film comme une adolescente naïve, rebelle mais innocente, étouffée par les non-dits de ses parents. Max Cady a cyniquement exploité la solitude et l’éveil sexuel de l’adolescente notamment lors de la scène troublante du théâtre du lycée. Le regard final de Juliette Lewis démontre que Danielle Bowden n’est plus une adolescente car elle a vu la perversité humaine, la violence de Max Cady, mais aussi la lâcheté et la sauvagerie de son propre père. Les yeux de Juliette Lewis fixent le vide, ainsi que les spectatrices et les spectateurs, avec une expression de terreur froide et de dissociation. Danielle Bowden exprime avec son regard la fatalité du secret familial. Les Bowden sont condamnés à vivre dans le mensonge et le silence pour préserver ce qui leur reste de vie normale. Danielle Bowden sait que la normalité d’avant est une illusion qui ne reviendra jamais. Martin Scorsese applique un effet de pellicule en négatif teinté de rouge sang sur les yeux de Juliette Lewis juste avant le générique. Ce procédé stylistique montre que la perception du monde de Dannielle a été inversée, altérée de manière permanente. Le rouge symbolise le sang versé, le traumatisme persistant et la culpabilité qui hantera ses pensées pour le reste de ses jours. Max Cady est mort, mais il a laissé une empreinte indélébile dans l’esprit de la jeune femme ! Le réalisateur Martin Scorsese s’est exprimé sur la pertinence de cette analyse du regard final de Juliette Lewis « C’est l’histoire d’une famille qui doit traverser l’enfer pour trouver une forme de rédemption, mais cette rédemption a un prix terrible : celui de ne plus jamais être les mêmes ».
La perturbante scène de séduction entre Danielle Bowden et Max Cady
La fin de Les Nerfs à vif est volontairement ambiguë et psychologiquement troublante. À la fin du film, Sam Bowden est confronté à sa culpabilité et à son hypocrisie. Leigh Bowden voit son couple et sa sécurité s’effondrer. Danielle découvre la violence, la sexualité manipulatrice et la part sombre du monde adulte. L’idée centrale autour de ce regard est que même si Max Cady est mort, ou supposément mort, son influence demeure sur Danielle Bowden. Une lecture dérangeante voire tabou du regard de Juliette Lewis repose sur la perturbante scène de séduction entre Danielle Bowden et Max Cady. L’homme mûr a manipulé psychologiquement Danielle en exploitant sa curiosité adolescente et son besoin de se rassurer sur la découverte de son pouvoir de séductrice. Le regard final de Danielle Bowden peut ainsi suggérer qu’une part de l’emprise de Max Cady subsiste dans son esprit. Non pas qu’elle l’approuve, mais qu’elle reste hantée par lui et par ce qu’il a éveillé en elle. Une jeune femme n’oublie jamais sa première fois ; un premier baiser à pleine bouche et la première fois qu’elle suce le doigt d’un homme comme si elle répétait une fellation ! Le regard de Juliette Lewis serait le signe d’une fascination persistante pour Max Cody comme s’il avait pénétré en elle et aussi parce qu’il a pénétré en elle avec le doigt de l’homme dans la bouche de l’adolescente !
Des choix moralement troubles
Une autre explication sur le regard de Juliette Lewis existe ! Martin Scorsese laisse entendre tout au long du film Les Nerfs à vif que la frontière entre le monstre incarné par Max Cody et les gens ordinaires n’est pas aussi nette qu’on le souhaiterait. Au cours du récit, les Bowden sont eux-mêmes amenés à la violence et à des choix moralement troubles. Le regard final de Danielle peut alors être compris comme la conscience de cette vérité : le mal n’a pas simplement été détruit avec Max Cady car il existe aussi à l’intérieur des survivants, ce qui serait montré graphiquement avec la teinte rouge finale de l’image des yeux fixes de Juliette Lewis. Le dernier regard de Danielle fonctionne comme une question ouverte adressée au spectateur : Max Cady est-il vraiment mort, ou une partie de lui continue-t-elle à vivre dans l’esprit de ceux qu’il a touchés ? Le regard final de Max Cady avant d’être englouti par le fleuve ne serait pas destiné au père mais bien à la fille comme une sorte de communion d’esprits ! Toute cette ambiguïté explique pourquoi la dernière image du film Les Nerfs à vif reste si marquante plus de trente ans après la sortie du film. Cette explication est soutenue par le Los Angeles Times en novembre 1991 lors de la sortie du film au cinéma. La critique américaine mettait en avant la fin de l’adolescence insouciante. Le journal analysait ce regard fixe et le monologue final comme le constat clinique qu’une fois le vernis de la bourgeoisie brisé par la terreur, la cellule familiale ne tenait plus que par un pacte de silence. Le regard de Danielle Bowden y était décrit par le quotidien américain comme celle d’un “témoin traumatisé qui réalise que les monstres existent aussi bien à l’extérieur (Max Cady) qu’à l’intérieur de sa propre famille (les mensonges de ses parents)”.
La couleur du traumatisme et du sacrifice de l’innocence
Les explications de Martin Scorsese sur la scène finale avec le plan fixe sur le regard de Juliette Lewis confirment la plupart des théories des critiques en continuant toutefois de maintenir une part d’ombre. Dans son livre d’entretiens Scorsese par Scorsese co-écrit avec Michael Henry Wilson et publié en 2011, le réalisateur explique que l’utilisation des flashs de couleur et du format négatif tout au long du film Les Nerfs à vif, en culminant sur les yeux de Juliette Lewis à la toute fin, sert à illustrer une altération de la perception de la réalité. Martin Scorsese explique que Max Cady n’est pas seulement un criminel, mais il peut également être perçu comme une force spirituelle envoyée pour punir les Bowden de leur hypocrisie. Lorsque la pellicule passe au négatif sur les yeux de Juliette Lewis, Martin Scorsese indique qu’il a voulu montrer visuellement que le monde de cette jeune femme s’est définitivement inversé. Les notions de bien, de mal, de sécurité et de justice ont été totalement perverties. Ce que ses yeux fixent, c’est le vide d’un monde où ses parents (censés être des protecteurs moraux) sont devenus des bêtes sauvages pour survivre ! Le fleuve Cape Fear ne lave pas les péchés de la famille Bowden, il les y plonge. Lorsque le plan final vire au rouge sang sur les yeux de Juliette Lewis, Martin Scorsese souligne qu’il s’agit de la couleur du traumatisme et du sacrifice de l’innocence. Danielle Bowden porte désormais en elle le stigmate de cette nuit-là. Le rouge symbolise le fait que, même si Max Cady est mort physiquement, il a réussi son invasion spirituelle : il s’est logé dans l’esprit de la jeune fille !
Danielle est la seule véritable victime collatérale
Le plan final sur le regard de Juliette Lewis est une pure décision de mise en scène et de montage de Martin Scorsese qui a profondément modifié la fin par rapport au film original Les Nefs à vif de 1962. Juliette Lewis a simplement exécuté la direction du cinéaste en fixant l’objectif avec intensité et sidération avant de laisser au réalisateur le soin d’appliquer en postproduction les filtres visuels et le sens métaphorique de son regard. Sur le plan purement narratif de Les Nerfs à vif, Martin Scorsese a insisté pour que ce soit la voix off de Dannielle et son regard qui clôturent le film. Martin Scorsese a expliqué que, dans son esprit, Danielle est la seule véritable victime collatérale de l’histoire ! Le regard de Juliette Lewis serait alors avant tout un regard de souffrance et de détresse !


